Les mots ne sont jamais neutres, ils ont une histoire et un sens qui leur est propre, mais surtout ; l’usage que nous en faisons détermine finalement qui nous sommes et quelle image nous allons renvoyer aux autres.
Souvenez-vous cette scène du film Itinéraire d’un enfant gâté où Jean-Paul Belmondo apprend à Richard Anconina à dire Bonjour ! Elle montre à elle seule comment, par ce premier mot échangé avec un autre, le rapport entre deux êtres est posé dès le début !
Qu’est-ce que le mot juste ?
« Il n’existe pas dans l’absolu, précise Carine Duteil, maîtresse de conférence à l’Université de Limoges et chercheuse en sémantique au CeReS (Centre de Recherches Sémiotiques). Au niveau lexical, chaque mot utilisé dépend de sa visée et de l’auditoire à qui l’on s’adresse. Dans le langage, tout le monde a accès à un stock de mots qui doivent emprunter un circuit complexe pour être prononcés ».
On entend parfois certaines personnes dire qu’elles ne trouvent plus leurs mots ou qu’elles l’ont sur le bout de la langue, c’est un signe ?
« Depuis des générations, le stock de mot évolue et a plutôt tendance à s’appauvrir dans le parlé. Chacun va devoir selon ce qu’il veut dire et à qui il s’adresse utiliser le terme qu’il jugera le plus adapté. Celui qui écoute doit bien-sûr comprendre son interlocuteur, mais il est fréquent que lorsqu’un mot dit sophistiqué est employé, son sens puisse être mal compris ».
C’est un paradoxe, tout simplement car ce mot précis ou extrait d’un jargon de spécialité, est finalement plus flou et nécessitera des explications supplémentaires : Si l’on vous dit : Il faut monter la sauce au beurre en émulsion sans la faire trancher, ceux qui n’ont pas l’âme d’un cuisinier auront besoin d’en savoir plus !
« C’est de l’adaptation du langage dont il s’agit, poursuit Carine Duteil. Pour être compris face à un interlocuteur ou un public, le mot juste doit s’adapter à la situation et à celui qui écoute ».
Choisir le bon mot est donc une question de jugement ?
Une fois que l’on a cerné le mot juste, il convient de s’intéresser à son sens, car aucun mot n’est neutre finalement ; surtout si l’on prend en compte qu’à chaque époque correspondent des termes attendus. « Hier, la vertu, l’honneur ou le devoir remplissaient les discussions. Aujourd’hui, on parle d’impact, d’innovation, de performance, d’inclusion, ….
Et même si les valeurs ainsi évoquées ne disparaissent pas, elles se redistribuent pour coller aux standards d’une époque.
D’ailleurs, le langage et nos choix lexicaux contribuent à rendre certaines de nos qualités visibles, mesurables, comparables », poursuit la chercheuse.
Le mot n’est donc pas neutre. Il oriente l’interprétation ?
La lettre de motivation est un exemple kafkaïen de l’usage des mots. C’est un exercice qui place bien souvent le jeune rédacteur en porte-à-faux entre la réalité de ce qu’il est et les attentes du monde professionnel auquel il s’adresse.
« Comment dire qui je suis, alors même que je suis encore en train de le devenir ?
Candidater n’est pas une formalité administrative, mais un moment d’exposition. Candidater, c’est accepter que son parcours soit interprété, comparé, situé à travers un cadre d’évaluation. Parler d’investissement, d’impact ou de performance suppose déjà une manière de juger et de classer !
Le choix des mots n’est donc jamais neutre et surtout, le langage ne se contente pas de décrire : il organise, il façonne la manière dont l’autre, le candidat sera perçu ».
Il faut bien comprendre que la lettre de motivation n’est pas une équation à résoudre, tout comme un CV ne répond pas à la formule : compétence + mots clés = reconnaissance.
Dans ce cas précis, le mot important est MOTIVATION et pas forcément la succession d’adjectifs vides de sens que va trouver le candidat pour se définir : dynamique, motivé, rigoureux, polyvalent. « Dans un tel exercice, la mise en situation est convaincante : dire j’ai coordonné une équipe pour mener tel projet en trois semaines introduit une scène ; lorsque dire je suis organisé inscrit le sujet dans un registre narratif.
Pour séduire, le texte doit être une exposition et refléter une expérience vécue. Écrire sur soi revient à se mettre en scène et à habiter le langage avec singularité. Il ne faut pas se demander que vais-je dire ? Mais par qui vais-je être lu et comment vais-je être perçu ? »
